Sunday, October 31, 2004
Le petit génie aux bas rouges
Quand on est petit, on rêve de devenir un jour athlète professionnel. Puis on grandit, et on se rend compte que si on n'est même pas le meilleur joueur de sa ruelle, il y a peu de chances pour qu'on soit un des meilleurs au monde. Alors, on s'imagine coach ou directeur gérant d'une équipe des grandes ligues, surtout si on est meilleur avec un crayon dans les mains qu'avec un baton. Puis on vieillit, on se rend compte que les gérants sont à peu près tous des anciens joueurs professionnels, on troque son crayon pour un traitement de texte et on s'imagine journaliste sportif. On ne gagnera peut-être jamais le championnat, mais on pourra au moins leur dire comment faire.
Et bien Theo Esptein, le jeunîssime directeur gérant des Red Sox (28 ans!) vient peut-être d'ouvrir une porte à tous ces jeunes qui n'ont pas le talent pour jouer mais qui sont assez intelligents pour prendre les bonnes décisions. Ce n'est pas difficile d'imaginer le scepticisme des quotidiens bostonnais lorsqu'il a été nommé au poste il y a deux ans, mais c'est bel et bien lui qui était aux commandes des Red Sox pour le moment le plus glorieux d'une histoire qui s'était toujours interrompue à un petit pas de la consécration.
Ce qui est remarquable, c'est que Epstein est censé être un fanatique de l'analyse statistique des performances des joueurs, alors que sa décision la plus importante cette saison, l'échange de Garciaparra contre Cabrera et Mientkewitz, allait à l'encontre de cette doctrine, du moins en apparence. Le baseball est un sport riche en traditions, et donc nécessairement riche en "traditional wisdom", ces vérités léguées de génération en génération qui dictent la marche à suivre dans la recherche du succès. Ces vérités qui n'en sont pas sont restées intactes jusqu'à ce qu'un certain Bill James, justement aujourd'hui conseiller spécial des Red Sox, s'y intéresse et cherche à vérifier ce qu'il en était concrètement, principalement par l'analyse statistique. Ses découvertes et celles de ses disciples ont tranquillement changé le visage du baseball, tout simplement parce que ceux qui adaptaient leur stratégie en conséquence connaissaient plus de succès que ceux qui s'en tenaient aux vieux adages.
Si James s'est toujours bien gardé de prétendre que toute la vérité reposait dans les statistiques, c'est un travers dans lequel sont tombés nombre de ses congénères. Le baseball est un sport qui se prête très bien à l'analyse statistique, puisque chaque confrontation entre le lanceur et le frappeur peut être codifiée quasiment à l'infini, quelque chose d'impossible dans un sport plus mouvant et chaotique comme le hockey.
Il y a par contre certains aspects qui échappent plus ou moins à cette codification, dont le principal est sans aucun doute l'impact du jeu en défensive, et les mathématiciens en herbe ont souvent la mauvaise habitude de s'imaginer que ce qui est difficie à chiffrer n'existe tout simplement pas. Les Red Sox, traditionnellement, ont toujours été reconnus comme une équipe de cogneurs, mais faibles défensivement, et l'édition 2004 n'échappait certes pas à cette règle. Tous des monstres en attaque, mais quelques passoires en défensive.
Epstein a bougé: Nomar Garciaparra est parti pour les Cubs alors qu'Orlando Cabrera et Doug Mientkewitz, deux anciens gagnants du Gant Doré, rejoignaient les Red Sox. Au niveau statistique, c'est un échange difficile à comprendre, Garciaparra étant clairement supérieur à Cabrera en attaque. Mais si les forces des deux nouveaux venus se chiffrent plus difficilement, elles sont pourtant au moins aussi importantes. Cabrera est un excellent arrêt-court, et c'est aussi un vrai "team player", un joueur qui travaille véritablement pour le succès de l'équipe plutôt que pour l'accroissement de son égo. Mientkewitz est un as en défense et un joueur qui est prêt à accepter un rôle moins important s'il peut contribuer à une équipe gagnante.
Ça prenait des couilles grosses comme le Big Apple pour effectuer cet échange, Garciaparra étant une des plus grosses vedettes de l'équipe, mais c'était nécessaire et il y a très peu de directeurs gérants qui auraient eu le courage de passer à l'action. Le résultat, on le voit aujourd'hui. La malédiction du Bambino, plus que n'importe quoi d'autre, c'était une lacune dans l'esprit d'équipe des Red Sox, et si ce n'est pas un concept qu'on peut retrouver dans une colonne bien droite entre la moyenne au baton et les points produits, ça fait aussi gagner des championnats.
Et bien Theo Esptein, le jeunîssime directeur gérant des Red Sox (28 ans!) vient peut-être d'ouvrir une porte à tous ces jeunes qui n'ont pas le talent pour jouer mais qui sont assez intelligents pour prendre les bonnes décisions. Ce n'est pas difficile d'imaginer le scepticisme des quotidiens bostonnais lorsqu'il a été nommé au poste il y a deux ans, mais c'est bel et bien lui qui était aux commandes des Red Sox pour le moment le plus glorieux d'une histoire qui s'était toujours interrompue à un petit pas de la consécration.
Ce qui est remarquable, c'est que Epstein est censé être un fanatique de l'analyse statistique des performances des joueurs, alors que sa décision la plus importante cette saison, l'échange de Garciaparra contre Cabrera et Mientkewitz, allait à l'encontre de cette doctrine, du moins en apparence. Le baseball est un sport riche en traditions, et donc nécessairement riche en "traditional wisdom", ces vérités léguées de génération en génération qui dictent la marche à suivre dans la recherche du succès. Ces vérités qui n'en sont pas sont restées intactes jusqu'à ce qu'un certain Bill James, justement aujourd'hui conseiller spécial des Red Sox, s'y intéresse et cherche à vérifier ce qu'il en était concrètement, principalement par l'analyse statistique. Ses découvertes et celles de ses disciples ont tranquillement changé le visage du baseball, tout simplement parce que ceux qui adaptaient leur stratégie en conséquence connaissaient plus de succès que ceux qui s'en tenaient aux vieux adages.
Si James s'est toujours bien gardé de prétendre que toute la vérité reposait dans les statistiques, c'est un travers dans lequel sont tombés nombre de ses congénères. Le baseball est un sport qui se prête très bien à l'analyse statistique, puisque chaque confrontation entre le lanceur et le frappeur peut être codifiée quasiment à l'infini, quelque chose d'impossible dans un sport plus mouvant et chaotique comme le hockey.
Il y a par contre certains aspects qui échappent plus ou moins à cette codification, dont le principal est sans aucun doute l'impact du jeu en défensive, et les mathématiciens en herbe ont souvent la mauvaise habitude de s'imaginer que ce qui est difficie à chiffrer n'existe tout simplement pas. Les Red Sox, traditionnellement, ont toujours été reconnus comme une équipe de cogneurs, mais faibles défensivement, et l'édition 2004 n'échappait certes pas à cette règle. Tous des monstres en attaque, mais quelques passoires en défensive.
Epstein a bougé: Nomar Garciaparra est parti pour les Cubs alors qu'Orlando Cabrera et Doug Mientkewitz, deux anciens gagnants du Gant Doré, rejoignaient les Red Sox. Au niveau statistique, c'est un échange difficile à comprendre, Garciaparra étant clairement supérieur à Cabrera en attaque. Mais si les forces des deux nouveaux venus se chiffrent plus difficilement, elles sont pourtant au moins aussi importantes. Cabrera est un excellent arrêt-court, et c'est aussi un vrai "team player", un joueur qui travaille véritablement pour le succès de l'équipe plutôt que pour l'accroissement de son égo. Mientkewitz est un as en défense et un joueur qui est prêt à accepter un rôle moins important s'il peut contribuer à une équipe gagnante.
Ça prenait des couilles grosses comme le Big Apple pour effectuer cet échange, Garciaparra étant une des plus grosses vedettes de l'équipe, mais c'était nécessaire et il y a très peu de directeurs gérants qui auraient eu le courage de passer à l'action. Le résultat, on le voit aujourd'hui. La malédiction du Bambino, plus que n'importe quoi d'autre, c'était une lacune dans l'esprit d'équipe des Red Sox, et si ce n'est pas un concept qu'on peut retrouver dans une colonne bien droite entre la moyenne au baton et les points produits, ça fait aussi gagner des championnats.
Friday, October 29, 2004
Les bombes ne sont pas là où on les cherche
Le journalisme est censé être le lieu-phare de la pensée critique, mais il est désolant de constater à quel point cette qualité lui fait souvent défaut dans l'analyse des évènements. Si les soi-disant "spin doctors" sont légion dans le monde politique d'aujourd'hui, c'est à n'en pas s'en douter en bonne partie dû à la paresse intellectuelle du monde des médias. Le journaliste, comme n'importe qui, a tendance à se plier à la loi du moindre effort. Et justement, le travail du "spin doctor", c'est de connaître le fonctionnement de la machine médiatique et de savoir lui présenter la nouvelle déjà toute emballée, prête pour une consommation immédiate. Ça épargne du travail au journaliste, mais ce n'est pas nécessairement dans l'intérêt du lecteur qui mériterait parfois qu'on prenne la peine de dépaqueter la nouvelle et de la lui présenter plus crûment.
Les 380 tonnes d'explosifs disparus du site Al-Qaqaa nous en fournissent un bel exemple. Comme on pouvait s'y attendre vu le génie de Karl Rove et la vacuité des stratèges démocrates, les Républicains ont réussi à faire diversion avec une fausse question: tout ça c'est n'importe quoi, nous ne savons même pas si les explosifs sont disparus avant ou après la chute de Sadaam Hussein. Attendez de connaître tous les faits avant de nous attaquer.
Quelle connerie, et pas un journaliste sur la planète pour se rendre compte du stratagème. Au contraire, tout le monde se lance tête première sur la fausse piste dressée par les Républicains pour détourner l'attention (quand les explosifs sont-ils disparus?). Si les Américains ne savent pas quand les explosifs sont disparus, c'est déjà la preuve que ceux qui planifient la guerre n'ont pas fait leur travail correctement. Quand les explosifs sont-ils disparus? Ils ne le savent pas, et ils ne le savent pas parce qu'ils n'ont pas pris contrôle de ce site critique dont ils connaissaient l'existence avant l'invasion. S'ils avaient fait leur travail, et bien, justement, ils sauraient quand ils sont disparus.
C'est comme si un directeur d'entreprise se rendait compte qu'il manquait une centaine de millions de dollars aux comptes et que son comptable se défendait en lui disant, écoutez, vous ne pouvez pas me mettre à la porte; je ne les ai jamais vérifié les comptes, donc l'argent est peut-être disparu avant que vous m'engagiez. C'est son travail de vérifier les comptes, et c'était le travail de ceux qui avaient comme mission de préparer l'invasion de prévoir et de prévenir ce genre de choses. Plaider l'ignorance, c'est plaider coupable.
Les 380 tonnes d'explosifs disparus du site Al-Qaqaa nous en fournissent un bel exemple. Comme on pouvait s'y attendre vu le génie de Karl Rove et la vacuité des stratèges démocrates, les Républicains ont réussi à faire diversion avec une fausse question: tout ça c'est n'importe quoi, nous ne savons même pas si les explosifs sont disparus avant ou après la chute de Sadaam Hussein. Attendez de connaître tous les faits avant de nous attaquer.
Quelle connerie, et pas un journaliste sur la planète pour se rendre compte du stratagème. Au contraire, tout le monde se lance tête première sur la fausse piste dressée par les Républicains pour détourner l'attention (quand les explosifs sont-ils disparus?). Si les Américains ne savent pas quand les explosifs sont disparus, c'est déjà la preuve que ceux qui planifient la guerre n'ont pas fait leur travail correctement. Quand les explosifs sont-ils disparus? Ils ne le savent pas, et ils ne le savent pas parce qu'ils n'ont pas pris contrôle de ce site critique dont ils connaissaient l'existence avant l'invasion. S'ils avaient fait leur travail, et bien, justement, ils sauraient quand ils sont disparus.
C'est comme si un directeur d'entreprise se rendait compte qu'il manquait une centaine de millions de dollars aux comptes et que son comptable se défendait en lui disant, écoutez, vous ne pouvez pas me mettre à la porte; je ne les ai jamais vérifié les comptes, donc l'argent est peut-être disparu avant que vous m'engagiez. C'est son travail de vérifier les comptes, et c'était le travail de ceux qui avaient comme mission de préparer l'invasion de prévoir et de prévenir ce genre de choses. Plaider l'ignorance, c'est plaider coupable.
Wednesday, October 06, 2004
Parfois c'est compliqué
Parfois on a l'impression que les journalistes servent surtout à embrouiller la réalité. Les choses se passent, le monde change, et la nuée des scribes se jette comme des hyènes sur le dernier mot, la dernière tendance, la dernière nouveauté qui définit notre époque, et les submerge sous une masse informe de textes et re-textes jusqu'à venir à bout de ses dernière bribes de sens. La mondialisation, vous vous rappelez? La société de l'information? On n'en parle plus ou presque; et c'est pourtant là qu'on se rend compte que concrètement, dans notre propre vie, ces mots galvaudés sont devenus des réalités concrètes. Pas dans les grandes choses, ces grandes choses dont on parle dans les journaux, mais bien dans les petites, ces détails qui forment notre quotidien.
Prenez la mondialisation, par exemple. C'est quoi, la mondialisation? C'est que mon équipe, l'équipe de mon coeur, celle que je vais voir jouer toutes les fins de semaines, celle dont je connais jusqu'à la dernière bribe d'information qui sort dans les journaux, celle dont je connais tous les visages, elle joue dans le Nord de Londres alors que moi je vis ma vie dans l'Est de Montréal, un océan plus loin. Tout ce qui manque c'est d'aller les voir jouer en personne, et soyons francs, vu le prix des billets aujourd'hui, le Canadien pourrait jouer ses matches au Santiago Bernabéu à Madrid que ça ne changerait pas grand chose pour le partisan moyen. J'ai vu un match du Canadien au Forum et un match de l'Arsenal à Highbury, ça ne m'a jamais empêché d'aimer un ou l'autre.
Et la société de l'information alors, qu'est-ce que c'est vraiment? Quand je travaillais à l'Hippodrôme de Montréal il y a sept ou huit ans, on avait de grosses soucoupes satellites sur le toit pour retransmettre les courses de chevaux et les évènements sportifs. Un soir, je regardais un match de la Ligue Canadienne de Football et je me suis rendu compte qu'on recevait le même signal que les télédiffuseurs locaux, et qu'alors qu'à la CBC ils passaient des annonces de Labatt, sur le signal satellite on continuait à entendre les commentateurs qui jasaient entre eux. Je n'ai malheureusement rien entendu de très juteux, mais je me sentais privilégié, comme si soudain j'avais accès à un monde qui m'était normalement interdit.
Pour un accroc des médias écrits comme moi, aujourd'hui, cette barrière est tombée en permanence. Plutôt que de recevoir la nouvelle toute emballée et prête à la consommation, je peux la voir se développer, se nourrir, prendre de l'ampleur et exploser soudain, avant de s'estomper peu à peu. Un exemple s'impose. Dans mon petit tour plus que quotidien des médias sportifs sur Internet, je m'arrête un instant sur le site du Marca espagnol. Une petite anecdote à la une, l'entraîneur de l'équipe espagnole, Luis Aragones, a été filmé par la télé locale alors qu'il s'évertuait à motiver son jeune avant-centre de l'Arsenal, José Antonio Reyes: "Digaselo al negro que usted es el mejor. Digaselo de mi parte." Impossible à traduire précisément en français, mais on peut s'y essayer: "Dis le lui au noir que c'est toi le meilleur. Dis le lui de ma part." Le noir en question c'est Thierry Henry, coéquipier de Reyes et peut-être le meilleur avant-centre du monde.
C'est à se rappeler que ce n'est pas présenté à ce moment-là par le Marca comme étant matière à scandale, mais plutôt comme une anecdote intéressante à propos des techniques de motivation de l'entraîneur Espagnol. Mais on pressent la suite. Peut-être deux heures plus tard, l'agence de presse Reuters reprend la nouvelle. "Tell the nigger that you are better than he is" C'est présenté sans commentaire, mais la balle roule déjà et ne s'arrêtera pas. On est maintenant sur le terrain miné du discours raciste. Chaque journal reprendra l'histoire à sa façon, et le jeu du téléphone commence.
Ce qu'Aragones a vraiment dit, on ne le saura jamais, à part les quelques privilégiés qui ont vu les images en direct à la télévision espagnole. On apprend rapidement que la citation exacte aurait comporté les paroles "negro de mierda", à peu près l'équivalent espagnol de rajouter un "putain" en France ou un "maudit" au Québec. Ça donnera entre autres traductions "that black shit", "that shitty black man", "that black (expletive deleted)", ou "ce noir de merde". Ensuite, on aura droit à de nouveaux articles plus fournis, comportant les réactions de divers hommes de football. Qu'ils aient ou non un rapport avec l'histoire importe peu dans un cas comme celui-là, la priorité est d'avoir vite le commentaire de quelqu'un prêt à dénoncer la chose. Puis, les chroniqueurs s'en mêleront, soucieux d'ajouter leur grain de sel à l'engrenage et de joindre leur voix au choeur pour affirmer que le racisme est parfaitement inacceptable dans notre société moderne. Tout ça, en quelque vingt-quatre heures.
À part mon plaisir à observer les rouages de la machine médiatique en action, ce qu'il y a d'intéressant là-dedans c'est que le filtre entre la nouvelle et le consommateur de nouvelles est à toutes fins pratiques éliminé. D'avoir accès à une multiplicité de points de vue, c'est aussi en quelque sorte la seule possibilité de se rapprocher d'une certaine objectivité. Par exemple, si les journaux anglais et français ont tous dénoncé la chose d'une seule voix, les journaux espagnols n'y ont pas accordé la même attention et n'ont pas pour la grande majorité vu là matière à scandale. C'est significatif, parce que ce sont les seuls à pouvoir juger réellement des déclarations de l'entraîneur, puisqu'ils sont les seuls à partager son bagage linguistique et culturel. Il y a des choses qu'on peut traduire: una mesa = une table. Ça ne change pas de sens en passant de l'espagnol au français. Mais il y a des mots, des expressions, qu'on ne peut pas traduire, parce que leur charge symbolique est trop différente d'une culture à l'autre.
"Ese negro de mierda", ce n'est pas "ce noir de merde", ni "that black shit", ni rien de tout ça. Ce qui est raciste au Canada ne l'est pas nécessairement en Espagne. Et il est peut-être exagéré de demander à un homme de respecter les conventions d'un autre pays alors qu'il est dans le sien. S'il y a plus de noirs en moyenne en Espagne qu'à Chicoutimi, ce n'est sûrement pas par beaucoup. Le racisme se développe en contact avec les autres "races"; il n'y avait pas de sentiment anti-Arabe particulièrement fort en France avant que ceux-ci deviennent assez nombreux pour qu'il y ait place au conflit.
Ce n'est pas non plus pour dire que les journaux anglais ont eu tort de dénoncer les déclarations de l'entraîneur espagnol; celui qui aurait dit la même chose en Angleterre aurait sans aucun doute perdu son emploi, et avec raison. C'est tout simplement que l'interdit répond à une situation qui existe dans une époque et une société donnée, et pas dans une autre. Et il est un peu inique de condamner un homme pour un crime qui ne l'est pas dans son pays.
Prenez la mondialisation, par exemple. C'est quoi, la mondialisation? C'est que mon équipe, l'équipe de mon coeur, celle que je vais voir jouer toutes les fins de semaines, celle dont je connais jusqu'à la dernière bribe d'information qui sort dans les journaux, celle dont je connais tous les visages, elle joue dans le Nord de Londres alors que moi je vis ma vie dans l'Est de Montréal, un océan plus loin. Tout ce qui manque c'est d'aller les voir jouer en personne, et soyons francs, vu le prix des billets aujourd'hui, le Canadien pourrait jouer ses matches au Santiago Bernabéu à Madrid que ça ne changerait pas grand chose pour le partisan moyen. J'ai vu un match du Canadien au Forum et un match de l'Arsenal à Highbury, ça ne m'a jamais empêché d'aimer un ou l'autre.
Et la société de l'information alors, qu'est-ce que c'est vraiment? Quand je travaillais à l'Hippodrôme de Montréal il y a sept ou huit ans, on avait de grosses soucoupes satellites sur le toit pour retransmettre les courses de chevaux et les évènements sportifs. Un soir, je regardais un match de la Ligue Canadienne de Football et je me suis rendu compte qu'on recevait le même signal que les télédiffuseurs locaux, et qu'alors qu'à la CBC ils passaient des annonces de Labatt, sur le signal satellite on continuait à entendre les commentateurs qui jasaient entre eux. Je n'ai malheureusement rien entendu de très juteux, mais je me sentais privilégié, comme si soudain j'avais accès à un monde qui m'était normalement interdit.
Pour un accroc des médias écrits comme moi, aujourd'hui, cette barrière est tombée en permanence. Plutôt que de recevoir la nouvelle toute emballée et prête à la consommation, je peux la voir se développer, se nourrir, prendre de l'ampleur et exploser soudain, avant de s'estomper peu à peu. Un exemple s'impose. Dans mon petit tour plus que quotidien des médias sportifs sur Internet, je m'arrête un instant sur le site du Marca espagnol. Une petite anecdote à la une, l'entraîneur de l'équipe espagnole, Luis Aragones, a été filmé par la télé locale alors qu'il s'évertuait à motiver son jeune avant-centre de l'Arsenal, José Antonio Reyes: "Digaselo al negro que usted es el mejor. Digaselo de mi parte." Impossible à traduire précisément en français, mais on peut s'y essayer: "Dis le lui au noir que c'est toi le meilleur. Dis le lui de ma part." Le noir en question c'est Thierry Henry, coéquipier de Reyes et peut-être le meilleur avant-centre du monde.
C'est à se rappeler que ce n'est pas présenté à ce moment-là par le Marca comme étant matière à scandale, mais plutôt comme une anecdote intéressante à propos des techniques de motivation de l'entraîneur Espagnol. Mais on pressent la suite. Peut-être deux heures plus tard, l'agence de presse Reuters reprend la nouvelle. "Tell the nigger that you are better than he is" C'est présenté sans commentaire, mais la balle roule déjà et ne s'arrêtera pas. On est maintenant sur le terrain miné du discours raciste. Chaque journal reprendra l'histoire à sa façon, et le jeu du téléphone commence.
Ce qu'Aragones a vraiment dit, on ne le saura jamais, à part les quelques privilégiés qui ont vu les images en direct à la télévision espagnole. On apprend rapidement que la citation exacte aurait comporté les paroles "negro de mierda", à peu près l'équivalent espagnol de rajouter un "putain" en France ou un "maudit" au Québec. Ça donnera entre autres traductions "that black shit", "that shitty black man", "that black (expletive deleted)", ou "ce noir de merde". Ensuite, on aura droit à de nouveaux articles plus fournis, comportant les réactions de divers hommes de football. Qu'ils aient ou non un rapport avec l'histoire importe peu dans un cas comme celui-là, la priorité est d'avoir vite le commentaire de quelqu'un prêt à dénoncer la chose. Puis, les chroniqueurs s'en mêleront, soucieux d'ajouter leur grain de sel à l'engrenage et de joindre leur voix au choeur pour affirmer que le racisme est parfaitement inacceptable dans notre société moderne. Tout ça, en quelque vingt-quatre heures.
À part mon plaisir à observer les rouages de la machine médiatique en action, ce qu'il y a d'intéressant là-dedans c'est que le filtre entre la nouvelle et le consommateur de nouvelles est à toutes fins pratiques éliminé. D'avoir accès à une multiplicité de points de vue, c'est aussi en quelque sorte la seule possibilité de se rapprocher d'une certaine objectivité. Par exemple, si les journaux anglais et français ont tous dénoncé la chose d'une seule voix, les journaux espagnols n'y ont pas accordé la même attention et n'ont pas pour la grande majorité vu là matière à scandale. C'est significatif, parce que ce sont les seuls à pouvoir juger réellement des déclarations de l'entraîneur, puisqu'ils sont les seuls à partager son bagage linguistique et culturel. Il y a des choses qu'on peut traduire: una mesa = une table. Ça ne change pas de sens en passant de l'espagnol au français. Mais il y a des mots, des expressions, qu'on ne peut pas traduire, parce que leur charge symbolique est trop différente d'une culture à l'autre.
"Ese negro de mierda", ce n'est pas "ce noir de merde", ni "that black shit", ni rien de tout ça. Ce qui est raciste au Canada ne l'est pas nécessairement en Espagne. Et il est peut-être exagéré de demander à un homme de respecter les conventions d'un autre pays alors qu'il est dans le sien. S'il y a plus de noirs en moyenne en Espagne qu'à Chicoutimi, ce n'est sûrement pas par beaucoup. Le racisme se développe en contact avec les autres "races"; il n'y avait pas de sentiment anti-Arabe particulièrement fort en France avant que ceux-ci deviennent assez nombreux pour qu'il y ait place au conflit.
Ce n'est pas non plus pour dire que les journaux anglais ont eu tort de dénoncer les déclarations de l'entraîneur espagnol; celui qui aurait dit la même chose en Angleterre aurait sans aucun doute perdu son emploi, et avec raison. C'est tout simplement que l'interdit répond à une situation qui existe dans une époque et une société donnée, et pas dans une autre. Et il est un peu inique de condamner un homme pour un crime qui ne l'est pas dans son pays.
Sunday, October 03, 2004
La goutte s'appelle Fabregas
S'il y a un sport extrême dont on ne sort que très rarement gagnant, c'est celui de questionner les décisions d'Arsène Wenger, le manager de l'Arsenal. Pour un partisan de l'équipe, c'est un sport amusant et sans danger, puisque de toute façon, comme le veut le dicton, "Arsene knows". Cette confiance aveugle est une seconde nature pour les fans; rien de plus naturel quand on pense que parmi la panoplie de vedettes dont l'équipe dispose, presque tous étaient d'illustres inconnus avant leur arrivée. Dans le tourbillon des rumeurs de transferts qui est endémique au foot, le Gooner averti apprend vite à séparer le bon grain de l'ivraie: s'il n'a jamais entendu parler du joueur auparavant, c'est que celui-ci pourrait en effet signer un contrat sous peu; s'il s'agit d'une vedette établie, on peut oublier ça.
Une de ses dernières trouvailles est le jeune catalan Cesc Fabregas, chipé à son Barça natal à l'âge de quinze ans, et déjà six fois titulaire cette année à dix-sept ans seulement. C'est d'ailleurs un exemple de la dernière astuce de Wenger, qui fait rager les clubs espagnols, français et italiens en profitant des lois anglaises plus permissives pour faire signer un contrat professionel à un jeune qui n'est pas encore en âge de le faire dans son propre pays. Fabregas, Mathieu Flamini et Arturo Lupoli sont tous arrivés ainsi dans les deux dernières années. Si les deux derniers jouent pour l'instant encore un rôle marginal, Fabregas s'avère déjà un joueur clé plus que surprenant.
Une statistique plutôt incroyable: en six matches avec Fabregas comme titulaire au centre du terrain, en compagnie de Vieira ou de Gilberto, six victoires et 23 buts, soit presque quatre par match. Dans les cinq matches où il n'a pas débuté sur la pelouse, trois victoires, deux matches nuls et "seulement" huit buts, une moyenne d'un but et demi par match. D'un point de vue purement mathématique, et en oubliant toute forme de marge d'erreur, cela voudrait dire que ce petit jeunot à la barbe duveteuse serait personnellement responsable de plus de deux buts par match. Ce serait faire mentir les statistiques que de les interpréter aussi abusivement, mais c'est tout de même exceptionnel. Comment est-ce possible?
Plusieurs éléments de réponse: d'abord, l'opposition était sans doute un peu plus forte dans les cinq matches où il n'a pas joué. Là-dessus, deux parties de ligue des Champions, et trois adversaires en championnat qui sont peut-être un peu plus forts que ceux que Fabregas a eu à affronter, bien que ça ne se reflète pas jusqu'à maintenant dans le classement. Ensuite, sans doute qu'il y a une petite part de hasard là-dedans, et que les autres joueurs de l'équipe ont fourni de meilleures prestations pour diverses raisons lors des matches où il était titulaire. Mais en regardant jouer ce jeune homme on se rend rapidement compte qu'il est réellement exceptionnel. On a surtout le sentiment qu'il joue systématiquement la bonne passe; le plus souvent c'est une passe toute simple, mais il manque rarement une occasion de transpercer la défense avec une passe "qui a des yeux" lorsque la possiblité se présente. Et n'est-ce pas justement le propre d'un bon milieu de terrain que de rendre meilleurs les joueurs qui l'entourent?
Évidemment, il ne vaut pas deux buts et demi par match à lui tout seul. Mais il y a une comparaison toute simple qui explique bien l'effet que sa présence peut avoir sur l'adversaire. Prenez un homme moyen, dans un bar moyen, qui commande un certain nombre de bouteilles de Molson Ex. On lui en donne une, puis une deuxième, puis une troisième, pas de problème. Cinq, six, sept, avec un bon passé de gars de taverne ça peut aller. Mais donnez-lui en une huitième, une neuvième, et voilà qu'il les échappe toutes. C'est un peu ça qui se passe en ce moment avec l'Arsenal. Henry, Bergkamp, Reyes, Pires ou Ljungberg, ça peut se gérer avec beaucoup de travail et un peu de chance; mais rajoutez ce petit diable de Fabregas en milieu de terrain et il devient une sorte de porte-avion d'où les bombardiers supersoniques peuvent décoller à tout moment pour une sortie sur le but adverse. Plus prosaïquement, c'est alors lui la fameuse goutte qui fait déborder le vase.
Une de ses dernières trouvailles est le jeune catalan Cesc Fabregas, chipé à son Barça natal à l'âge de quinze ans, et déjà six fois titulaire cette année à dix-sept ans seulement. C'est d'ailleurs un exemple de la dernière astuce de Wenger, qui fait rager les clubs espagnols, français et italiens en profitant des lois anglaises plus permissives pour faire signer un contrat professionel à un jeune qui n'est pas encore en âge de le faire dans son propre pays. Fabregas, Mathieu Flamini et Arturo Lupoli sont tous arrivés ainsi dans les deux dernières années. Si les deux derniers jouent pour l'instant encore un rôle marginal, Fabregas s'avère déjà un joueur clé plus que surprenant.
Une statistique plutôt incroyable: en six matches avec Fabregas comme titulaire au centre du terrain, en compagnie de Vieira ou de Gilberto, six victoires et 23 buts, soit presque quatre par match. Dans les cinq matches où il n'a pas débuté sur la pelouse, trois victoires, deux matches nuls et "seulement" huit buts, une moyenne d'un but et demi par match. D'un point de vue purement mathématique, et en oubliant toute forme de marge d'erreur, cela voudrait dire que ce petit jeunot à la barbe duveteuse serait personnellement responsable de plus de deux buts par match. Ce serait faire mentir les statistiques que de les interpréter aussi abusivement, mais c'est tout de même exceptionnel. Comment est-ce possible?
Plusieurs éléments de réponse: d'abord, l'opposition était sans doute un peu plus forte dans les cinq matches où il n'a pas joué. Là-dessus, deux parties de ligue des Champions, et trois adversaires en championnat qui sont peut-être un peu plus forts que ceux que Fabregas a eu à affronter, bien que ça ne se reflète pas jusqu'à maintenant dans le classement. Ensuite, sans doute qu'il y a une petite part de hasard là-dedans, et que les autres joueurs de l'équipe ont fourni de meilleures prestations pour diverses raisons lors des matches où il était titulaire. Mais en regardant jouer ce jeune homme on se rend rapidement compte qu'il est réellement exceptionnel. On a surtout le sentiment qu'il joue systématiquement la bonne passe; le plus souvent c'est une passe toute simple, mais il manque rarement une occasion de transpercer la défense avec une passe "qui a des yeux" lorsque la possiblité se présente. Et n'est-ce pas justement le propre d'un bon milieu de terrain que de rendre meilleurs les joueurs qui l'entourent?
Évidemment, il ne vaut pas deux buts et demi par match à lui tout seul. Mais il y a une comparaison toute simple qui explique bien l'effet que sa présence peut avoir sur l'adversaire. Prenez un homme moyen, dans un bar moyen, qui commande un certain nombre de bouteilles de Molson Ex. On lui en donne une, puis une deuxième, puis une troisième, pas de problème. Cinq, six, sept, avec un bon passé de gars de taverne ça peut aller. Mais donnez-lui en une huitième, une neuvième, et voilà qu'il les échappe toutes. C'est un peu ça qui se passe en ce moment avec l'Arsenal. Henry, Bergkamp, Reyes, Pires ou Ljungberg, ça peut se gérer avec beaucoup de travail et un peu de chance; mais rajoutez ce petit diable de Fabregas en milieu de terrain et il devient une sorte de porte-avion d'où les bombardiers supersoniques peuvent décoller à tout moment pour une sortie sur le but adverse. Plus prosaïquement, c'est alors lui la fameuse goutte qui fait déborder le vase.