Wednesday, October 06, 2004
Parfois c'est compliqué
Parfois on a l'impression que les journalistes servent surtout à embrouiller la réalité. Les choses se passent, le monde change, et la nuée des scribes se jette comme des hyènes sur le dernier mot, la dernière tendance, la dernière nouveauté qui définit notre époque, et les submerge sous une masse informe de textes et re-textes jusqu'à venir à bout de ses dernière bribes de sens. La mondialisation, vous vous rappelez? La société de l'information? On n'en parle plus ou presque; et c'est pourtant là qu'on se rend compte que concrètement, dans notre propre vie, ces mots galvaudés sont devenus des réalités concrètes. Pas dans les grandes choses, ces grandes choses dont on parle dans les journaux, mais bien dans les petites, ces détails qui forment notre quotidien.
Prenez la mondialisation, par exemple. C'est quoi, la mondialisation? C'est que mon équipe, l'équipe de mon coeur, celle que je vais voir jouer toutes les fins de semaines, celle dont je connais jusqu'à la dernière bribe d'information qui sort dans les journaux, celle dont je connais tous les visages, elle joue dans le Nord de Londres alors que moi je vis ma vie dans l'Est de Montréal, un océan plus loin. Tout ce qui manque c'est d'aller les voir jouer en personne, et soyons francs, vu le prix des billets aujourd'hui, le Canadien pourrait jouer ses matches au Santiago Bernabéu à Madrid que ça ne changerait pas grand chose pour le partisan moyen. J'ai vu un match du Canadien au Forum et un match de l'Arsenal à Highbury, ça ne m'a jamais empêché d'aimer un ou l'autre.
Et la société de l'information alors, qu'est-ce que c'est vraiment? Quand je travaillais à l'Hippodrôme de Montréal il y a sept ou huit ans, on avait de grosses soucoupes satellites sur le toit pour retransmettre les courses de chevaux et les évènements sportifs. Un soir, je regardais un match de la Ligue Canadienne de Football et je me suis rendu compte qu'on recevait le même signal que les télédiffuseurs locaux, et qu'alors qu'à la CBC ils passaient des annonces de Labatt, sur le signal satellite on continuait à entendre les commentateurs qui jasaient entre eux. Je n'ai malheureusement rien entendu de très juteux, mais je me sentais privilégié, comme si soudain j'avais accès à un monde qui m'était normalement interdit.
Pour un accroc des médias écrits comme moi, aujourd'hui, cette barrière est tombée en permanence. Plutôt que de recevoir la nouvelle toute emballée et prête à la consommation, je peux la voir se développer, se nourrir, prendre de l'ampleur et exploser soudain, avant de s'estomper peu à peu. Un exemple s'impose. Dans mon petit tour plus que quotidien des médias sportifs sur Internet, je m'arrête un instant sur le site du Marca espagnol. Une petite anecdote à la une, l'entraîneur de l'équipe espagnole, Luis Aragones, a été filmé par la télé locale alors qu'il s'évertuait à motiver son jeune avant-centre de l'Arsenal, José Antonio Reyes: "Digaselo al negro que usted es el mejor. Digaselo de mi parte." Impossible à traduire précisément en français, mais on peut s'y essayer: "Dis le lui au noir que c'est toi le meilleur. Dis le lui de ma part." Le noir en question c'est Thierry Henry, coéquipier de Reyes et peut-être le meilleur avant-centre du monde.
C'est à se rappeler que ce n'est pas présenté à ce moment-là par le Marca comme étant matière à scandale, mais plutôt comme une anecdote intéressante à propos des techniques de motivation de l'entraîneur Espagnol. Mais on pressent la suite. Peut-être deux heures plus tard, l'agence de presse Reuters reprend la nouvelle. "Tell the nigger that you are better than he is" C'est présenté sans commentaire, mais la balle roule déjà et ne s'arrêtera pas. On est maintenant sur le terrain miné du discours raciste. Chaque journal reprendra l'histoire à sa façon, et le jeu du téléphone commence.
Ce qu'Aragones a vraiment dit, on ne le saura jamais, à part les quelques privilégiés qui ont vu les images en direct à la télévision espagnole. On apprend rapidement que la citation exacte aurait comporté les paroles "negro de mierda", à peu près l'équivalent espagnol de rajouter un "putain" en France ou un "maudit" au Québec. Ça donnera entre autres traductions "that black shit", "that shitty black man", "that black (expletive deleted)", ou "ce noir de merde". Ensuite, on aura droit à de nouveaux articles plus fournis, comportant les réactions de divers hommes de football. Qu'ils aient ou non un rapport avec l'histoire importe peu dans un cas comme celui-là, la priorité est d'avoir vite le commentaire de quelqu'un prêt à dénoncer la chose. Puis, les chroniqueurs s'en mêleront, soucieux d'ajouter leur grain de sel à l'engrenage et de joindre leur voix au choeur pour affirmer que le racisme est parfaitement inacceptable dans notre société moderne. Tout ça, en quelque vingt-quatre heures.
À part mon plaisir à observer les rouages de la machine médiatique en action, ce qu'il y a d'intéressant là-dedans c'est que le filtre entre la nouvelle et le consommateur de nouvelles est à toutes fins pratiques éliminé. D'avoir accès à une multiplicité de points de vue, c'est aussi en quelque sorte la seule possibilité de se rapprocher d'une certaine objectivité. Par exemple, si les journaux anglais et français ont tous dénoncé la chose d'une seule voix, les journaux espagnols n'y ont pas accordé la même attention et n'ont pas pour la grande majorité vu là matière à scandale. C'est significatif, parce que ce sont les seuls à pouvoir juger réellement des déclarations de l'entraîneur, puisqu'ils sont les seuls à partager son bagage linguistique et culturel. Il y a des choses qu'on peut traduire: una mesa = une table. Ça ne change pas de sens en passant de l'espagnol au français. Mais il y a des mots, des expressions, qu'on ne peut pas traduire, parce que leur charge symbolique est trop différente d'une culture à l'autre.
"Ese negro de mierda", ce n'est pas "ce noir de merde", ni "that black shit", ni rien de tout ça. Ce qui est raciste au Canada ne l'est pas nécessairement en Espagne. Et il est peut-être exagéré de demander à un homme de respecter les conventions d'un autre pays alors qu'il est dans le sien. S'il y a plus de noirs en moyenne en Espagne qu'à Chicoutimi, ce n'est sûrement pas par beaucoup. Le racisme se développe en contact avec les autres "races"; il n'y avait pas de sentiment anti-Arabe particulièrement fort en France avant que ceux-ci deviennent assez nombreux pour qu'il y ait place au conflit.
Ce n'est pas non plus pour dire que les journaux anglais ont eu tort de dénoncer les déclarations de l'entraîneur espagnol; celui qui aurait dit la même chose en Angleterre aurait sans aucun doute perdu son emploi, et avec raison. C'est tout simplement que l'interdit répond à une situation qui existe dans une époque et une société donnée, et pas dans une autre. Et il est un peu inique de condamner un homme pour un crime qui ne l'est pas dans son pays.
Prenez la mondialisation, par exemple. C'est quoi, la mondialisation? C'est que mon équipe, l'équipe de mon coeur, celle que je vais voir jouer toutes les fins de semaines, celle dont je connais jusqu'à la dernière bribe d'information qui sort dans les journaux, celle dont je connais tous les visages, elle joue dans le Nord de Londres alors que moi je vis ma vie dans l'Est de Montréal, un océan plus loin. Tout ce qui manque c'est d'aller les voir jouer en personne, et soyons francs, vu le prix des billets aujourd'hui, le Canadien pourrait jouer ses matches au Santiago Bernabéu à Madrid que ça ne changerait pas grand chose pour le partisan moyen. J'ai vu un match du Canadien au Forum et un match de l'Arsenal à Highbury, ça ne m'a jamais empêché d'aimer un ou l'autre.
Et la société de l'information alors, qu'est-ce que c'est vraiment? Quand je travaillais à l'Hippodrôme de Montréal il y a sept ou huit ans, on avait de grosses soucoupes satellites sur le toit pour retransmettre les courses de chevaux et les évènements sportifs. Un soir, je regardais un match de la Ligue Canadienne de Football et je me suis rendu compte qu'on recevait le même signal que les télédiffuseurs locaux, et qu'alors qu'à la CBC ils passaient des annonces de Labatt, sur le signal satellite on continuait à entendre les commentateurs qui jasaient entre eux. Je n'ai malheureusement rien entendu de très juteux, mais je me sentais privilégié, comme si soudain j'avais accès à un monde qui m'était normalement interdit.
Pour un accroc des médias écrits comme moi, aujourd'hui, cette barrière est tombée en permanence. Plutôt que de recevoir la nouvelle toute emballée et prête à la consommation, je peux la voir se développer, se nourrir, prendre de l'ampleur et exploser soudain, avant de s'estomper peu à peu. Un exemple s'impose. Dans mon petit tour plus que quotidien des médias sportifs sur Internet, je m'arrête un instant sur le site du Marca espagnol. Une petite anecdote à la une, l'entraîneur de l'équipe espagnole, Luis Aragones, a été filmé par la télé locale alors qu'il s'évertuait à motiver son jeune avant-centre de l'Arsenal, José Antonio Reyes: "Digaselo al negro que usted es el mejor. Digaselo de mi parte." Impossible à traduire précisément en français, mais on peut s'y essayer: "Dis le lui au noir que c'est toi le meilleur. Dis le lui de ma part." Le noir en question c'est Thierry Henry, coéquipier de Reyes et peut-être le meilleur avant-centre du monde.
C'est à se rappeler que ce n'est pas présenté à ce moment-là par le Marca comme étant matière à scandale, mais plutôt comme une anecdote intéressante à propos des techniques de motivation de l'entraîneur Espagnol. Mais on pressent la suite. Peut-être deux heures plus tard, l'agence de presse Reuters reprend la nouvelle. "Tell the nigger that you are better than he is" C'est présenté sans commentaire, mais la balle roule déjà et ne s'arrêtera pas. On est maintenant sur le terrain miné du discours raciste. Chaque journal reprendra l'histoire à sa façon, et le jeu du téléphone commence.
Ce qu'Aragones a vraiment dit, on ne le saura jamais, à part les quelques privilégiés qui ont vu les images en direct à la télévision espagnole. On apprend rapidement que la citation exacte aurait comporté les paroles "negro de mierda", à peu près l'équivalent espagnol de rajouter un "putain" en France ou un "maudit" au Québec. Ça donnera entre autres traductions "that black shit", "that shitty black man", "that black (expletive deleted)", ou "ce noir de merde". Ensuite, on aura droit à de nouveaux articles plus fournis, comportant les réactions de divers hommes de football. Qu'ils aient ou non un rapport avec l'histoire importe peu dans un cas comme celui-là, la priorité est d'avoir vite le commentaire de quelqu'un prêt à dénoncer la chose. Puis, les chroniqueurs s'en mêleront, soucieux d'ajouter leur grain de sel à l'engrenage et de joindre leur voix au choeur pour affirmer que le racisme est parfaitement inacceptable dans notre société moderne. Tout ça, en quelque vingt-quatre heures.
À part mon plaisir à observer les rouages de la machine médiatique en action, ce qu'il y a d'intéressant là-dedans c'est que le filtre entre la nouvelle et le consommateur de nouvelles est à toutes fins pratiques éliminé. D'avoir accès à une multiplicité de points de vue, c'est aussi en quelque sorte la seule possibilité de se rapprocher d'une certaine objectivité. Par exemple, si les journaux anglais et français ont tous dénoncé la chose d'une seule voix, les journaux espagnols n'y ont pas accordé la même attention et n'ont pas pour la grande majorité vu là matière à scandale. C'est significatif, parce que ce sont les seuls à pouvoir juger réellement des déclarations de l'entraîneur, puisqu'ils sont les seuls à partager son bagage linguistique et culturel. Il y a des choses qu'on peut traduire: una mesa = une table. Ça ne change pas de sens en passant de l'espagnol au français. Mais il y a des mots, des expressions, qu'on ne peut pas traduire, parce que leur charge symbolique est trop différente d'une culture à l'autre.
"Ese negro de mierda", ce n'est pas "ce noir de merde", ni "that black shit", ni rien de tout ça. Ce qui est raciste au Canada ne l'est pas nécessairement en Espagne. Et il est peut-être exagéré de demander à un homme de respecter les conventions d'un autre pays alors qu'il est dans le sien. S'il y a plus de noirs en moyenne en Espagne qu'à Chicoutimi, ce n'est sûrement pas par beaucoup. Le racisme se développe en contact avec les autres "races"; il n'y avait pas de sentiment anti-Arabe particulièrement fort en France avant que ceux-ci deviennent assez nombreux pour qu'il y ait place au conflit.
Ce n'est pas non plus pour dire que les journaux anglais ont eu tort de dénoncer les déclarations de l'entraîneur espagnol; celui qui aurait dit la même chose en Angleterre aurait sans aucun doute perdu son emploi, et avec raison. C'est tout simplement que l'interdit répond à une situation qui existe dans une époque et une société donnée, et pas dans une autre. Et il est un peu inique de condamner un homme pour un crime qui ne l'est pas dans son pays.