Saturday, August 07, 2004

La victoire a tout prix?

Comme les êtres humains, les clubs sportifs ont chacun leur personnalité, qui change au fil des ans et des gens qui prennent succesivement les rênes de leur destinée. Il y a ceux dont l'ambition dépasse toujours leurs capacités réelles, d'autres dont le regard sur le présent est toujours teinté par un passé glorieux qui parfois en vient à les écraser de son poids, d'autres encore dont les racines profondes nourrissent et donnent une forme à leurs entreprises; il y a ceux qui sont prêts à tout pour écraser leurs rivaux et atteindre leurs objectifs, et d'autres plus rares pour qui la manière de faire compte autant que la consécration finale. Si l'amour qu'on a pour un club naît généralement tout simplement du fait que c'est celui de notre ville, dans le cas contraire c'est souvent cette personnalité organisationnelle qui fait qu'on finit par s'attacher et à s'identifier à une équipe qui n'est pas la nôtre.

On a en ce moment droit à un combat à finir entre deux clubs qui sont aux antipodes, l'Arsenal et le Real Madrid, deux clubs qui pourtant ne se sont jamais rencontrés en compétition officielle, jouant un en Premier League anglaise, l'autre dans La Liga espagnole. Aux antipodes dans les manières, mais tout de même deux des clubs les plus dominants des dernières années. L'homme et l'enjeu du moment est le capitaine d'Arsenal, le français Patrick Vieira. C'est une saga à finir qui n'en finit plus.

Tout a commencé il y a cinq ans quand le président du Real, Florentino Perez, a énoncé sa nouvelle politique: une promesse formelle aux partisans qu'à chaque été le club madrilène signerait un "Galactico", un joueur hors normes, à la fois au niveau du jeu et de la renommée internationale. Se sont succédés tour à tour des joueurs comme Zidane, Figo, Ronaldo, et Beckham. Le but visé est double: à la fois viser un succès sportif et marketing, cherchant à faire du Real Madrid un brand mondial au même niveau que Nike ou Coca-Cola, le tout enrobé de tournées hyper-médiatisées dans les marchés émergeants du foot, l'Asie principalement.

Chacune de ces signatures est évidemment accompagnée d'un battage médiatique sans pareil: qui sera le prochain "Galactico"? Son équipe acceptera-t-elle de le céder? La technique pour ce faire est simple: le joueur est d'abord contacté par intermédiaires interposés, pour éviter de s'exposer à des accusations de maraudage; puis, s'il est flatté par la proposition, c'est lui qui se chargera de faire comprendre à son club qu'il ne veut plus jouer pour une autre équipe que le Real, ce qui a l'effet bénéfique de réduire son prix d'achat déjà astronomique: de 25 millions de livres sterling pour Beckham à 75 millions pour Zidane. La stratégie vise à créer une situation intolérable dans le club qui détient les droits du joueur, dont la seule solution paraît être la vente du joueur en question.

Le nom de Vieira apparaît donc dans les journaux à chaque année comme un des "Galacticos" potentiels du Madrid. Cette année paraît pouvoir être la bonne, et pour la première fois le Madrid a fait une offre officielle pour le joueur, ce qu'il ne fait en général jamais sans l'accord de celui-ci. Le contraste entre les deux clubs est frappant:: les onze joueurs qui forment l'équipe première de l'Arsenal, invaincus en championnat anglais l'an passé, ont été acquis pour un montant total qui représente grosso modo la moitié du seul transfert de Zidane. Un seul était déjà une vedette avant de se joindre au club, le défenseur Sol Campbell, et il est arrivé gratuitement à la fin de son contrat avec leurs rivaux du nord de Londres, Tottenham. Tous ont été choisis et formés par l'entraineur Arsène Wenger, le maître à penser d'Arsenal, et un homme qui privilégie autant la manière que le résultat.

Le danger pour un club comme le Madrid, c'est qu'en s'imposant de la sorte, en cherchant constamment à déstabiliser leurs rivaux, en usant de stratagèmes anti-sportifs qui contournent les règlements du football international, en cherchant à créer un géant médiatique autant que sportif, la victoire devient obligatoire, alors que les conséquences de l'échec sont décuplées. L'ex-entraineur Vicente del Bosque l'a appris à ses dépens il y a deux ans, alors que la victoire en championnant n'a pas convaincu les dirigeants de reconduire son contrat, suite à l'élimination parallèle en demi-finales de la Ligue des Champions. Alors qu'une équipe comme l'Arsenal, qui privilégie le beau jeu et la probité, s'adjuge le respect de tous quand la victoire est au rendez-vous. Qui n'aimerait pas penser que, malgré les apparences, il soit possible que le résultat final peut naître aussi de la volonté de faire les choses comme il se doit, du choix de privilégier la beauté du jeu autant que son aboutissement? C'est aussi comme cela qu'on se fait de nouveaux partisans, peut-être moins volatiles que ceux qui ne cherchent qu'à s'associer à une victoire, peu importe le moyen choisi pour l'atteindre.
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